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CHAPITRE CINQ : LE PERE LEGAREC, récit du créateur de la fête de la mer

 CHAPITRE CINQ : LE PERE LEGAREC

Dés qu'il avait mis le pied sur le quai de Pestel, il n'avait entendu parler que de lui. Son nom était sur toutes les lèvres, c'était d'ailleurs la première question que, de façon récurrente, chacun lui posait en l'abordant:

--"Connaissez vous le Père LEGAREC ?

--"Etes vous un ami du père LEGAREC ?"

--"Vous êtes sans doute venu à Pestel parce que vous connaissiez le Père LEGAREC ?"

Et bien non ! Il ne connaissait pas le fameux père. Par contre il avait rapidement appris qui il était et quel rôle il avait joué dans la région. Il avait aussi tout de suite compris qu'il fallait faire preuve en la circonstance de beaucoup d'à propos et qu'il convenait de répondre ainsi à l'inévitable question: "Non ! Hélas ! Je n'ai jamais eu l'occasion de le rencontrer, mais j'en ai beaucoup entendu parler...." Les langues alors se déliaient et au fil des conversations et confidences, à coup d'histoires et d'anecdotes entendues, le portrait d'un homme exceptionnel se dessinait.

Arrivé jeune prêtre en Haïti au début des années soixante, Le père LEGAREC avait tout d'abord fait ses armes comme vicaire à "l'Anse à Veau" modeste bourgade de pécheurs sur la côte sud du canal de la Goave. En quelques années, grâce à son autorité, son sens de l'organisation, son dynamisme, allié à un fort atavisme breton, il créa une coopérative de pêche qui rapidement regroupa 5 embarcations à moteur. La réussite commerciale de cette opération, dont les seuls bénéficiaires étaient les pauvres pécheurs du coin, lui valut la reconnaissance des populations les plus modestes du village et l'hostilité des autorités locales. Les sinistres "tontons macoutes" de l'époque souhaitaient évidemment participer aux bénéfices de l'entreprise. Durant 4 années il s'y opposa farouchement ! Mais finalement, après que les macoutes eurent coulés 4 de ses 5 canots, LEGAREC de guerre lasse, de plus en plus isolé, obtint sa mutation à Pestel...!

A Pestel, il y resta 13 ans laissant dans le cœur de ses habitants un souvenir impérissable. Il est vrai qu'il y déploya sans relâche une activité débordante. Un peu partout, dans tout le canton, il entrepris la construction de plusieurs citernes d'eau douce, le cimentage de sources, la constructions de lavoirs, du quai principal du port de Pestel, la fondation d'une école primaire catholique à Pestel pour plus de 300 enfants, puis d'une école de formation professionnelle et d'art ménager pour les adolescents et adolescentes dans un ensemble qui à longtemps porté son nom ("le Centre Legarec" mais que les pestellois préfèrent aujourd'hui appeler avec naïveté et humour "le Petit New York"), la construction d'un clocher et la mise en place d'une cloche qui égrène les heures et qui continue de porter une plaque à son nom, la création d'un atelier dans la cour du presbytère regroupant divers corps de métiers et artisans avec leurs outils et équipements capables d'intervenir pour tous travaux, tous dépannages, toutes constructions sur tout le district… Le père LEGAREC fut en effet pendant 13 ans le bouillant animateur d'un intense développement rural de la région toute entière !

De bonne taille, costaud, plutôt athlétique et très sportif, le père LEGAREC en imposait par son physique avantageux, son caractère trempé, son autorité naturelle, ses certitudes religieuses et sa puissante personnalité. Aumônier de parachutistes pendant la guerre d'Algérie, il avait acquis certaines connaissances martiales qu'il n'hésitait pas à utiliser le cas échéant malgré une soutane qu'il ne portait pas tous les jours ....! On raconte qu'au début de son séjour, un groupe de jeunes gens avaient pris l'habitude de tourner en dérision sa curieuse façon de monter à cheval et faisait retentir sur son passage de bruyants : "Hello Cow-boy ! - Tiens, voila le curé Cow-boy !" Un beau jour, voulant faire cesser ces lazzis, il descendit brusquement de cheval et, avant que quiconque ne réagisse, il prit le premier moqueur et, sans dire un mot, le mit à terre avec une spectaculaire prise de close combat. Le second qui se trouvait là alla rapidement mordre la poussière dans les mêmes circonstances, puis, souriant, se retournant vers les 4 ou 5 autres garnements, il demanda s'il y avait d'autres amateurs.... ! Il n'y en eut pas et personne n'osa plus jamais faire des remarques sur ses allures de "Cow-boy" ..!

On le disait bon vivant ! Il aimait le bon vin et le whisky qu'il recevait assez régulièrement de l'ambassade de France, sans pour autant dédaigner le rhum et le tafia local. Des anecdotes racontent aussi certains liens étroits que le père breton aurait entretenus avec plusieurs jeunes femmes haïtiennes pécheresses de la paroisse… Ce qui laisserait entendre que s'on sacerdoce l'encourageait à se consacrer au salut des âmes, il ne dédaignait pas, pour autant, les attributs du corps.... Mais laissons là ces commérages !

Il était toujours en déplacement, en visite (pastorale ou autre) dans les différentes paroisses de son district, surveillant les travaux de telle ou telle entreprise dont il avait pris l'initiative ici ou là, n'hésitant jamais à mettre la main à la pâte, activant la scie ou la truelle, toujours le pied à l'étrier. Au début il ne se déplaçait, comme la majorité des haïtiens, qu'à cheval. Puis rapidement, il fit l'acquisition d'une grosse moto "trial", la première qu'on n'avait jamais vue à Pestel...! Dans tous les villages, la moto du père devint légendaire ! Pour se déplacer dans la baie, il avait tout d'abord armé une bonne chaloupe à voile. Et puis, pour aller plus vite, il fit l'acquisition d'un canot à fond plat, un "Boston-Wailler" avec un gros moteur qui lui permettait de sillonner la baie à plus de 20 nœuds, ce qui fit unanimement l'admiration et l'envie de tous ! Enfin les dernières années il acheta et fit venir de Miami, pour une bouchée de pain, un vieux sloop de 12 mètres de long avec toutes ses voiles et un bon moteur diesel ! C'est avec ce voilier qu'il avait pris l'habitude d'embarquer des écoliers pour leurs faire voir "la ville" chaque fois qu'il se rendait à Port au Prince afin d'y faire le ravitaillement du presbytère et du dispensaire.

Parmi les actions les plus spectaculaires et les plus utiles dont Pestel était redevable au "Père", il y eut la mise en service du dispensaire. Pestel, comme tant d'autres communes haïtiennes à cette époque, possédait en effet un dispensaire. Mais comme tant d'autres celui-ci n'avait jamais été mis en service. Financés par l'aide internationale, par des missions de coopération gouvernementales ou privées, caritatives ou religieuses, plusieurs dizaines de dispensaires médicaux avaient été construits dans le courant des années soixante un peu partout sur le territoire Haïtien. L'opération permit à une multitude d'intermédiaires de détourner une bonne partie des sommes et des matériaux nécessaires à la construction de ces dispensaires puis, une fois leur construction terminée (à un coût trois fois supérieur à ce qui était nécessaire), la même opération permit de détourner sous formes de rentes au profit de la hiérarchie "macoute" la totalité des sommes nécessaires au fonctionnement des établissements de santé ainsi construits. En Haïti donc aujourd'hui encore, dans des villages les plus isolés, dans des endroits les plus insolites, on trouve des dispensaires, des dizaines de dispensaires vides, envahis par la végétation, qui n'ont jamais servis et qui ne serviront sans doute jamais à rien faute de personnels et d'argent pour les faire fonctionner !

C'était le cas à Pestel lorsque le père LEGAREC y déposa son sac. Pendant des mois il remua ciel et terre, écrivit, démarcha, visita, menaça … En vain ! Rien n'y fit...! Malgré ses 50.000 habitants, le district de Pestel n'avait pas le moindre médecin, pas la moindre infirmière diplômée à mettre dans son dispensaire tout neuf ! En désespoir de cause le père fit appel à "Médecins Sans Frontières" qui répondit tout de suite favorablement et envoya aussitôt deux infirmières belges et des médicaments. Pestel fut donc ainsi, pendant 10 ans, l'un des très rares districts ruraux du pays à posséder un dispensaire médical qui fonctionna normalement pour la plus grande satisfaction de tous....!

Les Pestellois qui ont l'esprit léger et bien mal tourné, avaient remarqué que le hasard (ou le Bon Dieu... qui sait...?) faisait bien les choses puisqu'il s'était trouvé que pendant ces 10 années les infirmières qui s'étaient succédées, et que les Pestellois appelèrent tout de suite et exclusivement: "les Miss du Père", étaient toutes du genre jeunes, jolies et célibataires. On nota avec satisfaction et amusement que plusieurs entretinrent des rapports très cordiaux avec le jeune et séduisant ecclésiastique breton .... Des mauvaises langues allèrent même jusqu'à laisser entendre que certaine miss, après avoir rendu visite au père le soir dans son presbytère, avait plus besoin d'absolution qu'avant …! On conviendra de toute façon que le diable d'homme (si je puis dire !) ne manquait ni d'imagination ni d'initiative...: IL avait en effet eu l'idée d'installer un ingénieux système de communication par talkie-walkie entre le presbytère et le dispensaire.. On imagine aisément la surprise que provoqua cette innovation dans un village dans lequel encore aujourd'hui ni l'électricité ni le téléphone ne sont connu… On imagine aussi la teneur des commentaires qui circulaient lorsque l'on su que le Père communiquait chaque soir depuis son presbytère avec les miss au dispensaire par la "Magie des Airs" ! Il faut ajouter, pour apprécier à sa juste valeur tout le charme de la situation, que les deux établissements sont séparés par moins de 200 mètres sur le même trottoir…!

Ah ! Le père LEGAREC ! Que ne faisait-il pas...? Sa popularité était immense et pas uniquement à Pestel, mais également jusqu'à Port au Prince où il avait le bras long et où il était devenu rapidement la coqueluche de la communauté française. Dans tous les salons à la mode de la capitale on racontait ses exploits et, depuis que l'ambassadeur de France lui-même était venu en bateau à Pestel passé 3 jours de vacances avec sa famille en logeant au presbytère, il était devenu du dernier chic parmi les expatriés de la capitale de venir passer le week-end chez LEGAREC à Pestel. Il s'arrangeait alors toujours pour loger les visiteurs ici ou là chez des notables et recevait tout le monde à sa table (qu'on disait excellente) au presbytère. Il organisait alors pour ses visiteurs de célèbres parties de pèche ou de chasse, avec son voilier ou à cheval. Ses hôtes repartaient ravis, ayant souvent apportés un soutient financier, puissant et efficace aux oeuvres du père.

Tel était le Père LEGAREC ! Tel était celui que l'on regrettait tant ici ! Et pourtant il avait du partir, lui aussi ! Une fois de plus, il était entré en conflit avec les autorités duvaliéristes et macoutes du district.... Celles-ci, bien sûr voulurent toucher leurs parts du gâteau, c'est à dire recevoir un pourcentage sur tous les dons en espèces ou en nature que le père recevait ! Le conflit était inévitable (et exemplaire de cette époque en Haïti). Il dura longtemps ! Mais comme à l'Anse à Veau, comme partout dans ce pays depuis si longtemps, la bêtise, la corruption, la prévarication, le despotisme ubuesque l'emportèrent une fois de plus. Et après 13 ans d'effort, LEGAREC finit par renoncer ! Ecoeuré, il quitta définitivement Haïti laissant le district qui l'avait tant aimé aux mains de ses insatiables petits tyrans féodaux (1)

(1) Redevenu aumônier militaire dans une base aérienne du sud Ouest de la France, Ernest Legarec rédigea une thèse de 3 ème cycle de sociologie consacrée à la société rurale Haïtienne qui fut publiée en 1987 par les éditions "Carthala" sous le titre "Haïti, l'ère des Bayahondes")

Depuis, le village était retombé dans un sommeil léthargique que le passage du père breton n'avait interrompu que pendant 13 ans. Et lorsque Arsène y arriva en juillet 1986 il n'y avait plus ni curé, ni infirmières, ni dispensaire. L'école primaire catholique du "Petit New York" fonctionnait toujours mais le centre professionnel et d'art ménager était fermé depuis 3 ans et les bâtiments commençaient à être envahis par la végétation tropicale ! La moto, le hors bord, le voilier, les talkie-walkie, l'atelier dans la cour du presbytère, les jolies miss blanches ... Tout avait disparu et il y avait longtemps que l'on n'avait pas vu un "blanc", un "visiteur" déambuler dans les rues du joli village. Et pourtant, le souvenir du père LEGAREC flottait toujours d'une formidable présence sur les toits de Pestel.... !

Tel était donc le personnage que Silvio avait invoqué lorsqu'il avait été question qu'Arsène embarqua Samuel pour aller chercher son courrier en voilier à Port Au Prince. Oui! C'est certain, l'argument avait été décisif ! Sans doute éprouvait-il de l'admiration et beaucoup de sympathie pour la personnalité haute en couleur de l'étonnant Père LEGAREC ! Bien sûr il avait tout de suite compris le bénéfice qu'il pourrait tirer dans l'esprit des Pestellois d'une telle comparaison ! Il souriait quand même en songeant qu'il était en train de chausser les bottes d'un curé... ! De mettre ses pas dans ceux d'un ecclésiastique... Aussi peu conformiste soit-il.... ! On aura tout vu, pensa-t-il. Martine lui rendit son sourire, il commanda une autre bière et lui proposa de venir la partager sur son voilier

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