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Chapitre deuxième : SAMUEL, récit du créateur de la fête de la mer, texte de Alain Bosmans,

 Chapitre deuxième : SAMUEL

-- "C'est vrais qu'il fait chaud en pile, soupira Samuel, et c'est fou ce que je m'ennuie sur ce drôle de bâtiment qui se déplace au bruit de la machine avec cet étrange capitaine, ce blanc couvert de poils rouges, les yeux toujours cachés derrière des lunettes noires et qui ne cesse de me poser des questions inutiles dans la langue du maître ! Si j'avais su, je serai pas parti de Pestel !"

L'enfant noir n'avait pas bougé depuis des heures, se tenant à l'ombre de la baume, regardant au loin, fixement la côte défilée. Il se sentait pris d'une indicible tristesse qui lui serrait le coeur. C'était la première fois qu'il quittait sa maman, sa famille, le village où il était né et où il était resté durant les 12 années de son existence. Pendant 12 ans son horizon s'était borné à la vue que l'on a lorsque l'on monte sur les ruines du fort Français qui domine le village de Pestel et la baie des Cayemites. Pendant 12 ans, s'il lui était arrivé de monter à bord de voiliers ou de boutres de commerce, c'était toujours amarré dans le port de Pestel. De temps en temps, il pouvait voir des camions, des tracteurs, des véhicules tous terrains qui traversaient les rues de son village, mais jamais il n'avait eu l'occasion de monter dedans et de sortir du village. Alors bien sûr, il avait entendu parler des autres villes de son pays: Jacmel, Jérémie, Cap Haïtien, Gonaïve et de la capitale Port Au Prince dont on disait qu'elle était si belle et si grande… Mais il ignorait tout de ce que pouvait représenter ces noms. A Pestel il est vrai qu'il n'y avait bien sûr pas de télévision, puisqu'il n'y avait pas d'électricité, mais il n'y avait pas non plus ni bibliothèque, ni livres, ni journaux, ni d'ailleurs d'images d'aucunes sortes. A l'école primaire où il venait de terminer avec succès sa classe de C.M.1, il avait travaillé le plus souvent sans manuel et parfois même sans cahiers ni crayons, faute d'argent pour les acheter. A vrais dire, la première fois qu'il était sorti de Pestel, c'était justement voila 15 jours sur le voilier d'Arsène, pour aller au village "des Basses", à 5 miles dans la baie!

Il s'en souvenait bien....! Quelle joie cela avait été quand Arsène lui avait proposé d'être son mousse pour le dimanche suivant...! A la demande de maître Neptune, le directeur de l'école, Arsène qui venait d'arriver au port avec son voilier, avait en effet accepté de conduire ce jour là la petite troupe théâtrale de Pestel en déplacement aux "Basses". Quel dimanche ! Edouard, son grand frère de 22 ans, était venu lui aussi ! Tous les deux, ils avaient aidés Arsène à préparer le voilier, ranger les tauds, relever la seconde ancre, nettoyer le pont ! La troupe était montée à bord le lendemain matin. En tout 44 personnes s'étaient entassées tant bien que mal à l'intérieur et sur le pont du voilier de 11 mètres de long et 3 de large, donnant à l'expédition des allures de "Boat-People"!

Mais les autres, c'étaient des passagers. Tandis que lui, Samuel, il faisait partie de l'équipage...! Pour la première fois de sa vie, il travaillait! Il s'était tenu à l'avant pendant toute la traversée, en vigie, pour indiquer au capitaine qui barrait à l'arrière et ne pouvait rien voir du fait de l'encombrement du pont, les éventuels obstacles, hauts-fonds, casiers, filets, etc...! On était arrivé sans encombre devant le village. Tout le monde avait débarqué et dans l'église des "Basses", pleine à craquer, ce fut une belle fête… Avec des chants, des danses, des sketches créoles rigolos et même Arsène le blanc avait déchaîné l'enthousiasme et l'étonnement des habitants avec sa guitare et ses chants ...! Le retour fut triomphal, son capitaine le laissa barrer.... Quelle fierté...!

Par la suite Samuel avait pris l'habitude de venir chaque jour avec son frère Edouard passer plusieurs heures sur le voilier d'Arsène. Il l'aidait à faire ses courses, lui indiquait des lieux de pêche, faisait la cuisine ou la vaisselle sur le voilier. C'était vraiment bien la vie de bateau à Pestel...! En fin d'après midi, il allait jouer au football sur la place avec ses copains et le soir, il retournait dormir chez lui, protégé par la chaude ambiance familiale, entre son petit frère et sa petite soeur, le grand frère Edouard et sa maman, tous partageant la même chambre dans la minuscule maison en bordure de lagon! Et puis à Pestel il y avait l'amitié, l'affection, la présence rassurante de l'oncle Silvio. Silvio le capitaine, celui qui avait beaucoup voyagé, qui avait gagné beaucoup d'argent, celui qui, depuis tout temps, lui avait servi de père, à lui qui n'avait jamais connu le sien ! Silvio, grâce à qui il se trouvait en ce moment sur ce voilier, entre le ciel et la mer, écrasé de soleil ! L'oncle Silvio, à qui il avait fait la promesse de se bien tenir, de bien obéir à tout ce que lui dirait Arsène… Sans les recommandations de Silvio, peut-être aurait-il déjà demandé au blanc de le ramener à Pestel ! Mais il lui avait promis d'être un homme, de se conduire en marin...! Il fallait tenir, ne rien dire, malgré cette pressante tristesse, cette étouffante solitude qui l'accablait plus encore que la chaleur.

Le voilier était entré dans la baie de " Petit Goave " et s'approchait lentement du wharf. Au delà du terre-plein, on pouvait voir des hangars sans toiture ni volet, la façade calcinée, dévastés par l'émeute. Sans doute des souvenirs des "déchouquages" du 7 février qui avaient été particulièrement importants ici après le départ de Jean Claude Duvalier. Un peu plus loin, battu par les vagues, les vestiges d'une ancienne forteresse de flibustiers dressaient leurs noires murailles de pierres coralliennes. Un peu au dessus, des maisons délabrées et sales, le clocher d'une église espagnole à la façade blanche et un ensemble de toitures disparates et chaotiques complétait le tableau. Une étrange impression d'abandon, de désolation, de ville fantôme ou ensommeillée, figée dans le temps, se dégageait de ce pauvre fouillis ! C'était donc ça " Petit Goave "....! Il n'y avait rien là qui puisse exalter l'imagination de Samuel et encore moins le consoler de tout ce qui lui manquait loin de Pestel....!

Arsène passa rapidement devant lui, s'affaira quelques instants sur la proue du voilier et, dans un sourd grondement métallique, il mouilla l'ancre et la chaîne, puis sans un regard pour son mousse statufié, il retourna vivement dans le cockpit, à l'arrière du voilier. Il y eut un ronflement de moteur, encore deux allers et venues rapides du capitaine et puis tout se tu et s'immobilisa. Samuel avait renoncé à aider le blanc pendant ses manoeuvres: "De toutes façons, je le gêne, avait-il constaté. Je ne suis pas assez costaud, pas assez rapide… A chaque fois que je veux faire quelque chose, je me fais engueuler ! C'est pas comme ça, c'est comme ci qu'il faut faire ! Et Net ! Net ! Il a fini de le faire seul avant que je n'aie pas commencé à vouloir l'aider...! Net! Net! Ah oui, si j'avais su je serais pas venu ....!"

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