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CHAPITRE TROISIEME : " PESTEL", récit du créateur de la fête de la mer

 CHAPITRE TROISIEME : " PESTEL"

"Et voila ! Nous sommes arrivés ! Petit Goave ! Ca parait assez chouette, avec ce vieux fort construit par des pirates français au 17 ème siècle, ça sent la flibuste à plein nez ! Et ces maisons macoutes rasées, ces hangars calcinés, ça sent la poudre, la révolte et la liberté… Et puis il y a ces ruelles de terre battue bordées de maisons de bois peintes de couleurs vives, ces petits commerces à galeries devant lesquels on pèse le café dans des balances romaines tandis que chevaux et ânes sont attachés aux barrières… Ces femmes au regard insolent, la tête recouverte de madras ou d'immenses et magnifiques chapeaux de paille … Ce charpentier assemblant un cercueil sur le trottoir au rythme endiablé d'un "compas" à la mode, ces innombrables petites officines de jeux, ces "borlettes", ces "banks" et autres comptoirs de "chance" décorés de dessins naïfs aux couleurs criardes, de slogans créoles évoquant les mystères du hasard, de la religion, du destin dans une lange si savoureuse.... Ce marché au coeur de la ville qui bat son plein toute la journée avec des étales de tabac en feuille, de sel en bloc, de sucre en pile, de riz en tas, d'huile en vrac, de tafia en fut, de volaille et de cabris sur pied, de savon en barre, de médicaments en vrac et sans ordonnance, de sangsues vivantes en bocal pour faire des saignées comme dans le temps...!

Oui tout ceci n'a pas l'air d'avoir beaucoup changé depuis deux siècles ! Tout ceci me parait en effet assez chouette et je ne pense pas aller plus loin avec le compère Samuel ! Nous sommes au bout du chemin bonhomme ! Le plus dur est fait! Nous ne sommes plus qu'à 60 minutes de Port au Prince par la route ! Une bonne route goudronnée, sur laquelle roulent de nombreux "Tap-Taps". Nous irons à la capitale dés demain ! Il faut que j'aille chercher mon courrier sans tarder ! Et puis ça devrait dérider un peu le gosse ! Cela devrait être quelque chose pour lui que d'aller à Port Au Prince ! Ensuite il n'y aura plus qu'à attendre tranquillement le 15 août à Petit Goave, la fête de la Vierge Marie, patronne de la ville ! Une grande fête le 15 août à Petit Goave ! Une fête qui fait se déplacer des dizaines de milliers d'haïtiens, de tous les coins du pays, qui viennent ici danser pendant trois jours et trois nuits en l'honneur de la Vierge et aux sons des plus célèbres orchestres et groupes de l'île."

Apres la visite de la ville en fin d'après midi, l'équipage de "La Cigale" se retrouva attablé à la terrasse d'un petit bistrot devant une bière et un coca. Arsène exposa ses projets à Samuel. Il sentit le gosse plus détendu, presque joyeux. N'étaient-ils pas à la moitié de leur voyage...? A partir de maintenant on allait cesser de s'éloigner de Pestel ! Et puis, de toute évidence la perspective de se rendre le lendemain à Port Au Prince excitait le jeune Haïtien. Comme c'est curieux, pensa songeur, Arsène, en commandant une seconde bière, "bien glacé, t'en prie Chérie", dit il a la serveuse souriante qui s'éloigna en ondulant, "je suis prêt à parier qu'il va trouver Port Au Prince magnifique et dix fois plus beau que Pestel, alors que pour ma part, je pense avoir rarement vu une ville plus moche, plus fatigante, plus pénible à vivre que la capitale Haïtienne...

Arsène, en effet, avait eu, de Jacmel, plusieurs fois l'occasion de se rendre par la route à Port Au Prince. Il y avait été invité par des coopérants français et il avait eu tout le loisir de visiter, sillonner, découvrir la grande métropole et ses environs. Il n'y avait trouvé aucun charme ! Bien au contraire, le bruit, la crasse, le surpeuplement, la circulation automobile et ses inextricables embouteillages, la bousculade permanente lorsqu'on s'y promenait à pied au milieu des odeurs putrides, la laideur des maisons, la noirceur des façades, l'absence de monuments remarquables avaient provoqué chez lui un réflexe de rejet et de répulsion. Cette impression avait été aggravée par la découverte dans cette même ville de deux mondes si intolérablement différents l'un de l'autre. Celui du luxe et de la richesse extrême et tapageuse des superbes villas de Pétionville et de Kenscoff sur la hauteur, à coté des quartiers populeux et autres bidonvilles de la ville basse où s'entassaient la majorité de la population, des centaines de milliers d'indigents sans confort ni hygiène, dans des conditions de vie d'une extrême précarité. Arsène étouffait à Port Au Prince et sitôt entré dans les faubourgs il n'avait qu'une envie: En sortir au plus vite !

Samuel, qui venait de finir son coca, regarda l'air songeur du blanc et se décida à rompre le silence:

--"Quand on va revenir à Pestel, tu vas rester là bas avec nous, ou bien tu vas repartir dans ton pays....?"

--"Heu ! J'sais pas ! Exactement ! Heu!" Arsène était déconcerté. C'était la première fois depuis leur départ que le gosse lui adressait la parole spontanément. De plus il s'était exprimé en français assez correctement, ce qui prouvait qu'il avait sûrement préparé sa question depuis longtemps. Enfin la nature même de cette question le surprenait et le prenait de court. Il finit par répondre longuement que cela dépendrait de la pluie et du beau temps, des cyclones, du canal de Panama et des courants dans le golfe du Mexique, de la gentillesse des Pestellois et du charme des Pestelloises, de son humeur et du marc de café; enfin il éluda la question, dilua la réponse dans un flot de mots compliqués auquel le petit Samuel, fort impressionné, ne compris pratiquement rien...! Mais à vrai dire, est-ce qu'il y avait quelque chose à comprendre dans les paroles et le comportement incohérent de ce blanc là …? Samuel plongea sa paille dans le deuxième coca que la serveuse toujours souriante et ondulante venait d'apporter, et lui même dans le silence !

Arsène était perplexe ! Pourquoi m'a-t-il posé cette question ? Et pourquoi ne lui ai-je pas répondu simplement, clairement...? Et puis quand même, c'est une bonne question...! Qu'est ce que je vais faire quand je serai de retour à Pestel... ?

PESTEL ! Arsène se souvenait de son arrivée là-bas ! Ce jour là, un bon vent soufflait dans la baie des Cayemites et bien qu'étant tout proche de la côte, il ne voyait toujours pas la moindre maison, le moindre toit qui pu annoncer le village à l'endroit où il était situé sur la carte. Il pensait l'avoir dépassé et était sur le point de renoncer lorsqu'il aperçu une tache multicolore au fond d'une sorte de fjord ! Oui ! C'était bien ça ! Cela ne pouvait être que cela ! Dieu que c'était beau ! Il affala en vitesse la grande voile, enroula le foc en quelques secondes, fit partir le moteur et s'approcha précautionneusement en évitant les hauts-fonds coralliens dont les couleurs bleu clair se distinguaient aisément dans cette eau d'une grande transparence. Il fut tout de suite saisi par l'extraordinaire originalité du site. Quel repère ! Quelle protection ! Quel superbe port naturel ! Au fond d'un repli inattendu dans le relief de la côte, protégé par deux îlots qui le masquaient aux regards de la baie, coincé au centre et sur les flancs abrupts d'une vallée sinueuse, le village de Pestel apparaissait dans toute sa beauté sauvage ! Au premier coup d'oeil, on pouvait penser qu'il s'agissait d'un décor de cinéma: La reconstitution d'un repère de pirates dans un écrin de verdure, de roches blanches, de terre rouge, de mer bleu ! Curieusement, on avait l'impression que tout ceci était trop petit, comme miniaturisé. Minuscules, les deux îlots qui protégeaient la vallée, ridicules les deux bassins qui formaient le port et le lagon, miniature le quai où un boutre à voile était en train de charger des sacs de café et de charbon de bois à dos d'homme. La douzaine de maisons qui entouraient la petite place semblait être des maisons de poupées, avec leurs galeries de bois, leurs balcons à l'étage délicatement peints de couleurs vives, roses, vertes et jaunes.

Arsène, sans trop savoir pourquoi, eu l'intuition qu'il était arrivé dans un endroit qui compterait pour lui. Dés la première minute, il eut la certitude qu'il ne repartirait pas facilement de Pestel ! Peut-être même avait-il trouvé l'endroit qu'il cherchait depuis si longtemps à travers le monde ! Les événements qui survinrent en cette fin de journée devaient éclairer d'une étrange lumière ce pressentiment.

Dés qu'il débarqua, il fut entouré par une bande de jeunes qui l'assaillirent de mille questions. Faisant à pied le tour du village avec certains d'entre eux, il apprit que, le soir même, devait se dérouler un événement notoire dans la vie du bourg puisque la troupe de théâtre des jeunes, animée par un dynamique directeur d'école à la retraite nommé Neptune (ça ne s'invente pas !), offrait à la population une première représentation de chants, de danses et de sketches culturels et religieux à 19 heures dans l'église. Les droits d'entrée étaient modestement fixés à 2 gourdes. C'était un spectacle à ne pas manquer ! Sa présence, au premier rang, seul blanc de l'assistance (soulignée par le présentateur, qui dans un discours alambiqué, tint à remercier le visiteur étranger venu de si loin pour assister à un si modeste spectacle..., etc…, etc...) ne passa évidemment pas inaperçue ! Pas moins que sa sortie au beau milieu de la représentation lorsqu'on vint le prévenir qu'un fort grain s'annonçait et que, peut-être, son bateau n'était pas en meilleure position !

Dans la plus complète obscurité, fouetté par un vent violent dont les rafales s'engouffraient en tourbillonnant dans la vallée, il dévala aussi vite que possible la rue principale (et unique) du village à la lueur exclusive des éclairs dont la fréquence était si grande qu'elle permettait de se déplacer assez rapidement en évitant les obstacles. L'atmosphère était lourde et menaçante. Le grondement du tonnerre couvrait par intermittence le cliquettement des tôles sur les toits que le vent faisait vibrer. La silhouette des maisons et des collines se détachait comme un jeu d'hombres chinoises sur un ciel d'encre zébré d'éclairs .Tout ceci était étrange et fantastique...!

Arrivé sur le port, Arsène vit son voilier tout prés du quai, trop prés du quai ! La chaîne s'était tendue, l'ancre avait tenu mais combien de temps tiendrait-elle ....? Un méchant clapot s'était levé et les rafales de vent redoublaient de violence. Des pécheurs l'aidèrent à remettre son annexe à l'eau, il poussa sur les avirons avec vigueur. Dés qu'il mit le pied à bord, le déluge s'abattit sur lui. L'orage se crevait ! Sous des trombes d'eau, i1 relâcha autant de chaîne que lui permettait l'exiguïté du bassin. Le cul de son voilier était maintenant à quelques mètres des habitations du bord de l'eau ! Si l'ancre chassait, il irait s'y fracasser aussitôt ! Le grain, sans doute le plus violent et le plus sauvage qu'il ait connu depuis longtemps sous les tropiques, dura plus de deux heures ! Pendant deux heures, trempé jusqu'aux os, grelottant sous l'averse, dans le vacarme assourdissant du tonnerre, sous l'éclairage blafard des éclairs, Arsène attendit que son ancre dérape ou que l'orage s'éloigne....! Il n'y avait rien d'autre à faire !

L'ancre tint bon et l'orage finit par s'éloigner (ouf !), ramenant le calme sur la baie, une bonne rasade de rhum dans son gosier et le sommeil chez tout le monde ! C'était un drôle de contact qu'il venait de prendre avec Pestel. Un contact plein de symboles et de signes. Or Arsène, qui n'avait pas la foi en Dieu, croyait néanmoins aux signes et au destin.

Le lendemain de bonne heure, un homme d'une quarantaine d'années vint l'aborder en pirogue et dans un français impeccable lui tint ce lange:

-- "Bonjour ! Je m'appelle Silvio ! Je suis marin, capitaine de caboteur et je suis de Pestel ! J'ai commandé des boutres haïtiens, des caboteurs honduriens, des yachts bahaméens, je connais la mer et le coin ! Ici tu n'es pas en sécurité ! Il faut que tu ailles dans l'autre bassin, dans le lagon ! Le chenal qui y mène est étroit, pour y entrer il faut s'approcher des maisons sur bâbord, mais une fois passée la chicane, à l'intérieur, il y a cinq mètres de fond, c'est accore partout ! Tu ne risques plus rien, c'est le meilleur trou à cyclone de toute la région ! Et puis, ma maison, c'est celle là, celle qui a les pieds dans l'eau, là, en face ! En deux coups d'avirons tu y seras ! Tu viens quand tu veux !"

Arsène y alla et pris l'habitude de passer plusieurs heures chaque jour avec Silvio....!

La serveuse qui venait d'annoncer en souriant qu'elle s'appelait Martine, qu'elle avait 18 ans et qu'elle aimait bien aller danser au bal pendant la fête du 15 août à Petit Goave, apporta en ondulant une 3 ème bière et un 3 ème coca à la table occupée par le curieux couple du blanc moustachu et du petit nègre famélique. Arsène lui rendit son sourire, porta la bouteille glacée à ses lèvres, avala une large lampée de bière glacée, pensa en lui-même que Petit Goave était assez chouette, que finalement la vie était plutôt belle et qu'effectivement Martine avait un sacré joli cul.

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