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Récit du créateur de la fête de la mer (chapitre I), texte d'Alain Bosmans

 Texte de voyage d'Alain Bosmans


CHAPITRE 1 - ARSENE

L'étrave du voilier blanc fendait l'étendue bleu et plate en laissant de chaque coté deux rides insignifiantes qui s'évasaient pour s'estomper rapidement. Pas un nuage dans le ciel, pas un souffle de vent et la surface de la mer réfléchissait comme un miroir les rayons d'un soleil de plomb, déjà haut, avec des reflets métalliques et des éclats d'argent.

--"Quelle chaleur" soupira Arsène. Encore aujourd'hui il lui faudra faire la route entièrement au moteur. A cette période de l'année, le long des côtes Haïtiennes, dans la vaste baie de Port au Prince, les occasions de mettre les voiles sont plutôt rares ! L'été est la période la plus chaude en Haïti ! C'est aussi la saison des cyclones ! Les journées se ressemblent toutes. Le soleil plombe la mer sans un souffle d'air jusqu'à ce qu'en fin d'après midi, vers les 4 à 5 heures du soir, le ciel brusquement se couvre de gros nuages sombres et qu'en quelques minutes un grain violent se déchaîne ! Vent à coucher les mats dans l'eau, pluies torrentielles, tonnerre, foudre, éclairs. Cela dure habituellement quelques minutes, rarement plus d'une heure et, aussi rapidement qu'il fut brisé, le calme revient, cependant que d'autres orages peuvent être redoutées avant la fin de la nuit. Lorsque l'on navigue en voilier l'été le long des côtes haïtiennes, il est prudent de prévoir en milieu d'après midi un mouillage solide à l'abri d'une baie profonde !

La côte, à moins d'un mile, déroulait son ruban montagneux et verdoyant. Arsène aligna l'église blanche du village de "L'anse à Veau" dans le viseur de son compas de relèvement et lut 195 degrés. En revenant au cockpit il faillit marcher sur le corps allongé de Samuel. Le gosse noir, vêtu d'un slip bleu, la tête couverte d'une casquette de régatier à large visière rouge, une paire de lunettes de soleil sur le nez, était allongé au pied du mat, à l'ombre de la grand voile ferlée sous la baume. La casquette et les lunettes qu'Arsène lui avait refilées pour se protéger du soleil étaient beaucoup trop grandes pour lui, et on ne voyait pratiquement plus rien de la tête et du visage du jeune Haïtien. Il est quand même pas gros, pensa Arsène. Pour arriver à se mettre à l'abri du soleil sous ma bôme, faut pas être gras ! Samuel, immobile, les mains sous le menton, allongé à plat pont, regardait la côte de son pays, fixement, en silence....!

--"T'as vu l'église blanche là bas ?"

--"Oui !"

--"On la voit bien, hein ?"

--"Oui !"

--"C'est l'église du village de l'Anse à Veau....!"

--"Oui !"

Oui ! Oui ! Oui ! C'était tout ce qu'il avait pu lui faire dire depuis 8 jours qu'il avait embarqué le petit mousse à Pestel ! Tout ceci était ridicule ! Arsène s'en voulait ! J'aurais jamais du embarquer ce môme ! Il s'ennuie et il m'emmerde ! Il ne me sert à rien, toujours dans mes pattes, toujours à répondre "Oui ! Oui !" à tout ce que je lui dis et dont je ne suis pas certain qu'il comprenne le quart ! Ah Bon Dieu ! Je me suis bien fait avoir ! J'étais pourtant prévenu contre les excès d'une sensiblerie misérabiliste en arrivant en Haïti ! Tout le monde me l'avait dit : La charité, l'assistance, les dons, l'aide alimentaire ou financière, le parrainage.... Voila ce dont ce pays était malade depuis 50 ans ! Je le savais par coeur, j'étais plein de certitudes ....! Il ne fallait jamais faire l'aumône, ne pas se laisser attendrir. Ce dont Haïti avait besoin c'était des connaissances, de l'enseignement, de la formation, de 1'alphabétisation, un transfert de technologies, des méthodes de développement adaptées et autonomes.... Tout le reste ne pouvait être que dépendance, humiliation et démobilisation des masses… Arsène était en train d'en faire l'expérience avec ce gosse ! Et pourtant, la sensiblerie ce n'était pas trop son genre d'habitude ! Lui, le solitaire réfractaire, le sybarite oisif, le routard rentier, le voileux curieux, le soixante-huitard version Moitessier, vivant dans le tiers monde depuis 16 ans, en voyage dans l'Atlantique sud, seul sur un voilier, depuis trois ans… La charité cela n'avait jamais été vraiment son truc...!

-- "Qu'est-ce que j'ai eu besoin de m'encombrer de ce minuscule négrillon de 12 ans...?" Devant sa table à cartes, Arsène pestait. Il était en Haïti depuis 5 mois: Arrivé seul sur son voilier après une traversée de la mer des Antilles quelques semaines après le renversement du régime honni des Duvaliers, Arsène commençait à s'intéresser vraiment à ce pays déconcertant. Il avait atterri à Jacmel et, aussitôt séduit par la bourgade du sud de l'île, y était resté plus de 3 mois dans une ambiance post-révolutionnaire exaltante. Il avait découvert ce charmant petit port endormi au fond d'une vaste baie, en train de se réveiller sous la poussée de l'histoire. Après 29 ans d'une des plus terribles dictatures que ce monde ait enfanté, après 29 ans de musellement, d'obscurantisme, de féodalisme, d'arbitraire, de tortures, d'exécutions sommaires, d'exil, de corruption, de prévarication, de combines et de trafics en tous genres, après 29 ans d'un pouvoir dont on pu dire qu'il était dans les mains d'une bande de cleptomanes tant ils pillèrent leur pays au de là de toute raison, après une longue nuit douloureuse qui dura 29 ans, le pays tout entier s'était enfin libéré sous la formidable pression de l'église, du peuple et de sa jeunesse qui n'en pouvaient plus !

Dans l'enthousiasme et l'espoir de lendemains qui chantent, Jacmel avait offert à Arsène trois mois d'une inoubliable expérience. Tout de suite, dès l'arrivée au mouillage, on lui avait proposé un poste de prof d'histoire et de géographie dans le collège secondaire franco-haïtien Alcibiade de Pomeyrac. Admiré de ses élevés qui appréciaient l'anticonformisme de ce drôle de prof qui venait d'on ne sait où par la mer, envié de ses collègues qui jalousaient son insouciante liberté, attirant la sympathie de chacun, provoquant la curiosité de tous, il s'était senti adopté par la ville toute entière. Rarement il ne s'était senti autant "chez lui" qu'à Jacmel où souvent on le voyait dîner au "Zombis" ou au "Dom-Bar" avec une jolie mulâtresse prénommé Natacha, danser le dimanche au "Samba Night Club" ou déambuler le soir dans le bas quartier de Ste Anne en quête d'aventures…

Et pourtant, une fois de plus, il avait du repartir, quitter Jacmel, lever l'ancre et mettre les voiles à nouveau, fuyant devant les risques de cyclones en cette saison dans cette baie redoutablement exposée et dans laquelle pour un petit voilier, les conditions de vie et de sécurité étaient devenues particulièrement hasardeuses. Alors, pendant 6 semaines, il avait erré tout au long des côtes de la péninsule sud de la grande île, de criques en baies, de lagons en ports, de mouillages en villages. Il avait découvert ainsi, au fil des jours, un pays inattendu, inconnu et mystérieux. La région était extrêmement pauvre et chaque soir, lorsqu'il jetait l'ancre, des dizaines de pirogues venaient assaillir son bord pour mendier quelques pièces, demander quelques cadeaux, vendre quelques fruits, échanger quelques poissons. Il avait été fasciné par cet accueil de martien, ayant le sentiment d'aller là où personne ne vient jamais; ni par la route (inexistante), ni par la mer, le long d'une côte que les touristes, les plaisanciers ou l'administration ont toujours ignorée. Fasciné et séduit, il avait l'impression de vivre ainsi une expérience exceptionnelle en s'immergeant dans la réalité profonde d'un pays qui commençait à l'envoûter.

Pourtant cette curiosité avait été éprouvante et il s'était bien souvent senti déprimé par tant de pauvreté, tant la misère qui régnait sur cette région était grande. Sur des centaines de kilomètres de côte, il avait visité de nombreux petits villages où vivaient des milliers d'haïtiens dans le plus grand dénuement, dans le plus complet isolement. Pas de route, pas d'électricité, pas d'eau, pas d'approvisionnement d'aucune sorte: Les Haïtiens y mangent ce qu'ils pêchent et cultivent. Les enfants vivent à moitié nus, les adultes se recouvrent de lambeaux de vêtements sans age, beaucoup portent sur leur corps les symptômes de la malnutrition et du rachitisme. Les mots de "médecins" ou "médicaments" n'ont ici aucun sens, aucune existence. On boit l'eau saumâtre de quelques sources glauques que l'on doit parfois aller chercher fort loin sur la tête des femmes et des enfants. La population est ici analphabète à cent pour cent. Chaque village posséde une église desservie épisodiquement par des prêtres itinérants se déplaçant à cheval. Partout des Houngan et Mambos célèbrent le culte des esprits vaudous dans des Houmfos qui retentissent le soir des rythmes lancinants des tambours Asoto.

Et c'est ainsi qu'après six semaines d'errance et de vagabondage au cœur d'un pays à la fois superbe, étrange et désespérant, après des dizaines de mouillages et de villages visités sans s'arrêter plus de 48 heures, dérouté qu'il était par tant de détresse et d'exotisme, Arsène arriva un beau jour à Pestel. PESTEL ! Le village caché, à l'abri des regards et des cyclones, au fond de la baie des Cayemites, devait immédiatement séduire et accroché l'âme romanesque d'Arsène. Il commença par y rester trois semaines (pour se reposer se dit-il) et, sans doute pour être certain de devoir y retourner, c'est à Pestel qu'il avait embarqué le môme ! Le petit mousse ! Samuel ! Contre lequel il maugréait là, devant sa table à carte, en route pour Port Au Prince.

-- "Combien j'ai dit, au fait....? 195 degrés....? Bon ! Voila ! On est là... .! Dans trois heures on sera dans la baie de Petit Goave....! Si Dieu vlé ! Quelle chaleur.... Bordel ! "


N.B

Ce récit qui n'a pas grand chose d'imaginaire et pour lequel toutes ressemblances avec des personnes et situations existantes ou ayant existées ne sont aucunement fortuites, a été rédigé à Pestel (Haïti) du 13 au 28 août 1986 par Alain Bosmans. Il est dédié aux habitants du district de PESTEL.

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