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CHAPITRE 7 : LA FLIBUSTE …?, recit du créateur de la fête de la mer

 CHAPITRE 7 : LA FLIBUSTE …?

Edouard avait été voir Arsène le jour même de son retour. Ils avaient longuement discutés. Le blanc avait été intraitable, accusant son ami noir de lâcheté et d'abandon. Il lui avait longuement expliqué combien il pensait que ce n'était pas le moment de quitter Haïti, alors que justement l'espoir renaissait maintenant après la chute des Duvaliers. Combien il était nécessaire de rester pour reconstruire le pays, qu'il y avait désormais tant à faire et que Haïti avait besoin de toute sa jeunesse, de tout son peuple, comme un homme a besoin de tout son sang. Et que finalement, partir aux Etats-Unis pour aller servir de main d'oeuvre occasionnelle et sous payée aux yankees de Miami, c'était de la désertion !

Le jeune Haïtien avait d'abord accusé le coup en silence. Puis il s'était défendu en expliquant qu'il n'y croyait plus… Que seul Jean Claude Duvalier et les quelques tortionnaires les plus voyants avaient été "déchouqués", mais que le système, lui, n'avait pas bougé et que ceux qui tenaient les rennes du pouvoir hier les avaient toujours en mains aujourd'hui ! Il expliqua qu'il y avait sans doute beaucoup à faire en Haïti mais que, pour entreprendre il fallait un minimum de connaissances, de relations et d'argent ! Lui, comme tant d'autres jeunes Haïtiens inactifs, n'avaient aucun de ces trois atouts en main! Il expliqua que les Haïtiens cultivés et fortunés qui pouvaient prendre des initiatives de développement et créer des emplois, n'avaient jamais cru bon de le faire et qu'ils avaient depuis 200 ans préféré piller les richesses de leur pays, à la source du pouvoir, sans se fatiguer. Les autres avaient été contraints (ou bien avait-ils préférés....?) s'exiler aux U.S.A., au Canada, au Mexique ou en France....!

—"Crois tu que tout ceci va changer du jour au lendemain...? Sais-tu qu'il y a plus de médecins Haïtiens dans la seule ville de Montréal que dans tout Haïti ? Sais-tu que la majorité des ministres de l'actuel gouvernement sont d'anciens dignitaires du régime Duvalier, qu'il en est de même pour la plupart des candidats à la prochaine élection présidentielle et qu'ils sont plus de 200 à briguer le poste ? Sais-tu que c'est la même chose dans l'armée, dans l'administration, dans la police, le commerce et l'industrie....?"

Oui, Arsène le savait, mais....

—"Qu'est-ce qu'un pauv'neg comme moi peut faire ici...? interrompit Edouard avec fureur "Ya rien à faire pour moi ici ! Même me marier, placer une femme ou viv'avec, avoir des enfants, même ça, c'est très difficile ! Il faut de l'argent ! Du travail ! Même ça je ne peux pas le faire ! répéta-t-il avec rage. Non ! Ca ne peut pas durer ! Oh Bien sûr, à Pestel comme partout ailleurs dans le pays, tout était à faire ! Des écoles, des pharmacies, des dispensaires, des routes, des maisons, des transports maritimes ou routiers, des hôtels, des centres touristiques ! Oui bien sûr, tout est à faire en Haïti aujourd'hui ....! Mais qu'est ce que tu veux qu'un pauv'neg comme moi commence par y faire??? En dehors de partir se vendre à Miami....?"

Les paroles d'Edouard avaient frappé la conscience du blanc. Il n'en avait rien laissé paraître mais il avait été ébranlé. Se retrouvant seul, le soir, sur son voilier, dégustant un ti-punch dans le calme et la fraîcheur de la nuit qui recouvrait progressivement le village et son lagon, Arsène se remémorait cette difficile conversation... Les mêmes mots revenaient, les mêmes certitudes du jeune Haïtien s'imposaient maintenant à lui dans leur sinistre évidence ! Qu'est-ce qu'un pauv'neg comme lui pouvait bien faire....? Rien ? Rien d'autre que de partir se vendre à Miami...???

Quelques jours après il alla voir le notaire du village. Juste pour se renseigner: Est-ce qu'il n'y aurait pas des maisons à louer ou à vendre sur 1a petite place du port s'ouvrant sur la baie...?

-- "Pourquoi faire ...? "

-- "Eh bien! Mon Dieu, ne fallait-il pas profiter du site exceptionnel de Pestel ? Du charme de ce village, des étonnantes facilités nautiques offertes par cette baie pour y pratiquer la voile et la plongée ?"

--"Sans doute, répondit le notaire, mais que voulez vous faire....?"

Arsène s'était souvenu qu'au Gabon, pendant 16 mois, il s'était occupé d'hôtellerie et de restauration sur des sites pétroliers pour le compte d'une importante société Française de catering. Plus tard sur la côte kenyane de l'Océan Indien au nord de Mombasa, il avait participé avec un ami plongeur au lancement et au développement pendant plusieurs années d'un petit hôtel restaurant et d'un centre de voile et de plongée. Plus récemment enfin à Grenade et aux Grenadines il avait eu l'occasion de faire un peu de "charter" en accueillant à bord de son voilier quelques amis et touristes de passage....! Pourquoi ne pas profiter de ces diverses expériences professionnelles passées pour tenter une nouvelle aventure ici.

Pourquoi ne pas tenter de développer le tourisme dans la région et d'y créer une nouvelle activité génératrice d'emplois et de travail pour sa population. L'endroit était parfait, idéal ! Sans doute l'un des endroits les plus superbes qu'Arsène n'avait jamais trouver depuis 15 ans qu'il vivait sous les tropiques, depuis trois ans qu'il tournait dans la mer des Caraïbes. A Pestel, il n'y avait évidemment, pour le moment, aucune espèce de concurrence ! S'il s'installait, il serait le seul et le premier ! Le seul centre d'intérêt touristique de toute la région à 100 kilomètres à la ronde ! La location de son voilier, à la journée, au week-end, ou à la semaine, pour des ballades tranquilles dans la vaste baie de la Gonave pouvait être de bon rapport tout en étant de tout repos. Enfin il aimait Haïti, il aimait Pestel. Il commençait à s'y sentir bien, n'éprouvant plus (pour la première fois depuis longtemps) l'envie d'aller voir ailleurs ce qui s'y passait...!

Ce qu'il envisageait maintenant sérieusement, c'était la création d'une petite structure d'accueil pour touristes à Pestel même. Bien placé sur le port, face à la mer, avec un bar, un petit restaurant, quelques chambres d'auberge, propres et confortables, avec le voilier juste devant à la disposition des clients ! Le tout serait évidemment très rustique… Pas d'électricité, ni d'eau courante et les toilettes sont des latrines ! Bien sûr ! Mais quel caractère ! Quel pittoresque ! Une authenticité garantie ! Et ne nécessitant que peu d'investissements, des frais réduits pour commencer ! Il était prêt à étudier toutes formes d'association avec des Pestellois propriétaires de maisons pouvant convenir à ses projets !

Ensuite, il faudra faire venir les clients ! Des touristes qui devront venir de Port au Prince ou d'ailleurs ! Bien sûr, cela ne sera pas facile ! Par route, il y avait 300 Kilomètres dont 70 d'une piste très mauvaise… Par mer, 85 miles nautiques séparaient Pestel de la capitale et de son aéroport (autant que la Manche entre Le Havre et Southampton qu'il connaissait bien). Mais l'isolement même du pays et de la bourgade n'était-il pas un gage supplémentaire de l'originalité du séjour qu'il y offrirait....! Car, en plus de son voilier, il pouvait également proposer aux touristes des parties de pêche en canots traditionnels à voile ou en pirogues, des promenades à cheval ou à dos de mulets dans les plantations de café, des parties de chasse dans les mornes...! Les riches "Blancs Français" de Port Au Prince ne venaient-ils pas régulièrement à Pestel du temps du père Legarec....? Haïti est sans doute un peu loin de Paris, mais l'aéroport de Port au Prince n'est-il pas à une heure de vol de Miami ?

Tout en parlant avec le notaire, Arsène s'y voyait déjà ! Dans sa tête le projet prenait corps: On appellera l'ensemble: "LA FLIBUSTE''. Il y aurait une auberge avec une vieille enseigne de bois qui se balancerait le soir, éclairée par un lumignon. Derrière le bar, décoré de drapeaux et de vieux objets de marine, se tiendrait une jolie Pestelloise, toujours souriante. Son voilier "La Cigale", qui depuis Abidjan lui servait de maison ambulante, serait mouillé juste devant la terrasse… Le soir, à la tombée du jour, il y savourerait les inévitables ti-punch en compagnie d'une joyeuse tablée de visiteurs auxquels il raconterait sa vie…! Il s'y voyait déjà ….!

Il s'y voyait déjà ! Edouard serait son gérant, Samuel son ti-mousse, il lui faudrait également une cuisinière, une serveuse, une barmaid, du personnel pour s'occuper des chambres, du voilier, des barques, des pirogues, des chevaux, des mulets, etc...! Il trouverait le temps de donner quelques cours de Français à la petite école secondaire de Pestel qui formait les enfants jusqu'à la quatrième… Il faudrait aussi ouvrir une bibliothèque avec des livres et revues françaises qu'il ferait venir par l'Alliance Française de Port Au Prince.

A la capitale, il sera nécessaire de s'y rendre régulièrement, par la route où avec son voilier, pour y effectuer le ravitaillement. Comme le faisait le père LEGAREC… ! Il contacterait les hôtels, les agences de voyages, l'ambassade de France, les coopérants, etc … Il écrirait à tous ses amis, à Paris, New York, Abidjan, Nairobi, Cayenne, Fort de France… Pour leur dire de venir le voir.... A Pestel...! Bien sûr à PESTEL ! "Le dernier coin à la mode ! L'endroit dont on cause....! Le lieu qu'il faut connaître ! Qu'il faut avoir vu avant de mourir ! Un "Must" ma chère ! - Comment vous n'avez pas encore été voir Arsène à Pestel....? Mais enfin ! Vous n'êtes plus du tout dans le coup....!"

Arsène rêvait debout tandis que le notaire lui expliquait que son idée lui paraissait excellente. "Formidable ! S'enthousiasma le brave homme. Vous aurez tout le village avec vous, derrière vous!" Justement, le notaire avait un frère qui possédait, outre des plantations de café et un élevage de chevaux, une des plus jolies maisons de la place, donnant sur le quai du port. Et le frère sera, à n'en pas douter, très certainement intéressé à être associé à un tel projet…

Le lendemain, il visitait la maison en question avec le frère du notaire. Celui ci se présenta avec un énorme chapeau de paille sur la tête et des éperons aux bottes ! C'est un bon signe, pensa Arsène ! Ce genre de détail était capable de le convaincre plus aisément que n'importe quel compte d'exploitation prévisionnelle....! La maison, quant à elle, était tout à fait ce qu'il fallait: Une vaste salle au rez-de-chaussée avec une avancée sur la place à quelques mètres du quai et de la mer ferait un bon emplacement pour le bar et la bibliothèque. A l'étage, trois chambres pouvaient être louées tandis qu'une vaste terrasse avec une superbe vue panoramique sur la place, le fort, le port et la baie toute entière, abriterait le restaurant ! En cas d'affluence et ultérieurement on pouvait louer d'autres chambres confortables chez divers notables du bourg….

Le frère du notaire, toujours coiffé de son chapeau avec ses bottes et ses éperons s'était montré des plus intéressé, des plus coopératif, des plus enthousiaste... Il apporterait les locaux, les meubles et l'équipement, Arsène, lui, apporterait son savoir faire, ses relations et son travail de gérant non rémunéré. Ils partageraient les bénéfices le jour où il y en aurait. L'exploitation du voilier restait l'affaire exclusive d'Arsène, le frère faisant son affaire de la location des chevaux et des véhicules à moteur.

Il n'y avait plus qu'à dire OUI !!

Allait-il dire "OUI" ? Tout ceci était bien séduisant ! Bien rigolo à tenter ! Mais cela signifiait aussi qu'il devrait renoncer pour plusieurs années à poursuivre son tour du monde à la voile ! Plus question de passer Panama dans un proche avenir...! Plus de rendez vous à Tahiti avec ses amis des voiliers qui l'y attendaient au plus tard début 1988 ! N'allait-il pas émousser son goût de l'aventure, de la découverte et du voyage en s'arrêtant ici ? Ne risquait-il pas de se "planter " gravement et pour longtemps à Pestel…???

La décision méritait réflexion. Son incertitude lui permit de mesurer la superbe chance qu'il avait de vivre ainsi, avec si peu de contraintes, autant de latitude, aussi libre de son Destin ! Alors, avant de se décider, il se résolu à mettre tout ceci au clair dans sa tête, et noir sur blanc sur du papier comme il avait pris l'habitude de le faire depuis quelques années et d'en envoyer le résultat sous forme de récit à ses amis restés en métropole. Il commença à rédiger un texte qu commençait par un chapitre premier intitulé: "ARSENE". Puis il écrivit un second chapitre: "SAMUEL", suivi d'un troisième: "PESTEL", et ainsi de suite ....

Arrivé à la fin du septième chapitre, il s'arrêta, réfléchit longuement et tapa sur sa vieille machine à écrire: CHAPITRE HUIT: "A SUIVRE"

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