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CHAPITRE SIX : " ES UNA MARAVILLA …, recit du créateur de la fête de la mer

 CHAPITRE SIX : " ES UNA MARAVILLA …."

Les jours s'étaient succédés, une semaine s'était écoulée. Au mouillage de Petit Goave, devant le wharf, les habitants avaient pris l'habitude de venir voir la jolie silhouette du voilier du "Blanc Français" sur leque1 à l'avant de chaque coté de l'étrave deux grands yeux avaient été peints. "C'est un souvenir d'Afrique !" lançait-il mystérieusement à la cantonade…

Arsène était retourné à Port au Prince où il avait fini par recevoir son courrier. Un maigre courrier accumulé depuis 3 mois.... Dernier lien, fragile, avec son passé. Une lettre de ses parents avec lesquels il entretenait, depuis plus de 15 ans qu'il vivait à l'étranger, une correspondance douloureuse, marquée par des montagnes d'affection et d'incompréhension mutuelle, quelques lettres d'amis qui continuaient à manifester de temps en temps leur fidélité, des relevés de banques. C'était tout ! Il avait tout lu en quelques minutes et cela faisait 15 jours qu'il était en route pour ces quelques minutes là....

A Petit Goave, Samuel trouvait le temps long, recommençait à s'ennuyer ferme et songeait à Pestel avec nostalgie. Il était temps de partir, temps de retourner "à la maison" ! Arsène fit ses adieux aux amis qu'il s'était fait en quelques jours: Eugène surnommé "l'avocat" parce qu'il poursuivait d'incertaines études de droit à Port au Prince. Lolo dit "p'tit came" parce qu'il cultivait et commercialisait une herbe d'excellente qualité. Norbert aussi appelé "chef déchouqueur", parce que dés avant le 7 février 86, il avait pris la tête des manifestations anti-duvaliéristes à Petit Goave et c'était lui qui avait mis le feu aux bâtiments des contributions. Enfin Martine, la jolie serveuse du bistrot, qui souriait toujours.

Il avait levé l'ancre et mis les voiles au milieu de la nuit pour être sûr d'atteindre Pestel le lendemain avant la tombée du jour. La traversée fut longue. Peu de vent, un soleil écrasant, une chaleur étouffante, une lumière aveuglante ! En fin de matinée, un banc de dauphins accompagna le voilier, joua avec l'étrave et pendant près d'une heure fit mille sauts et cabrioles autour du voilier. Samuel n'en croyait pas ses yeux ! "C'est un signe" dit Arsène sentencieusement. "Un bon signe! Un très bon signe ! Les Dauphins nous souhaitent la bienvenue au royaume de la mer dont ils sont les gardiens vigilants et pacifiques ! Cela signifie que tu es désormais admis dans la grande famille des marins, des poissons et des voiliers !" A ce discours, autant qu'au spectacle merveilleux de la danse des dauphins, les yeux du môme s'agrandirent encore un peu plus. Il resta silencieux mais dans son regard on pouvait lire l'étonnement, la joie et la fierté....!

A leur arrivée, le village de Pestel semblait, plus qu'à l'accoutumé plongé dans une étrange torpeur. Une mauvaise nouvelle les attendait. En leur absence, des "Boat people " s'étaient présentés, offrant l'embarquement pour "l'autre bord de l'eau". 24 habitants de Pestel avaient choisi le chemin de l'exil. 24 jeunes hommes et femmes de 18 à 30 ans s'étaient embarqués dans la nuit, fuyant leur pays, abandonnant tout, au risque de leur vie, fascinés par les lumières américaines, préférant le risque d'un naufrage à la désespérance de l'inactivité haïtienne. Edouard, le grand frère de Samuel était du nombre.... Parti lui aussi....! Pour l'Amérique.... Direction Miami.... Voila déjà deux jours et on n'avait aucune nouvelle....!

--"Il faut attendre encore une dizaine de jours, expliqua Silvio. S'ils ont réussi à passer au travers des grains et des barrages des gardes côtes américains, alors ils télégraphieront de Miami à Port au Prince et on le saura rapidement à Pestel. S'ils se sont fait prendre par les américains avant d'arriver, ce qui est le plus probable, alors la radio Haïtienne l'annoncera aux informations. Mais si l'on n'a aucune nouvelle dans les 15 jours, alors il faudra craindre le pire car cela voudra dire qu'il leur est arrivé malheur en mer…!"

Au fil des conversations, les langues se délièrent et Arsène connu les détails de l'opération. En tout 281 personnes s'étaient données rendez-vous dans une crique isolée à quelques miles de Pestel. La plupart étaient des hommes, jeunes, peu de femmes et quelques rares enfants. Au milieu de la nuit, des dizaines de pirogues s'étaient approchés de 3 gros voiliers qui étaient venus mouillés là dans la journée, discrètement. L'embarquement avait eu lieu jusqu'à 2 heures du matin. 102 haïtiens étaient montés sur un voilier avec Edouard, 126 sur le plus grand et 53 sur le plus petit.

C'étaient des boutres en bois de 13 à 18 mètres, non pontés, sans moteur avec un mat et un gréement aurique à l'ancienne. Les passagers s'entassaient dans la cale ouverte ou sur le pont à l'avant et à l'arrière. Les bagages étaient réduits au minimum, la plupart n'avaient rien emporté. Tous connaissaient la générosité des services d'accueil de la Croix Rouge aux Etats-Unis qui avaient la réputation de fournir le nécessaire aux rescapés des "boat people" les plus démunis. Edouard pour sa part, imité par plusieurs autres, avait embarqué avec pour toute richesse l'unique short qu'il portait sur lui, ayant délibérément renoncé à emporter le moindre vêtement ou chaussures ! Chaque voilier avait un équipage composé d'un capitaine et de quatre marins, tous volontaires pour l'exil. Chaque passager avait dû payer 100 dollars à l'organisateur qui ne se trouvait pas à bord mais réalisait ainsi une opération des plus lucratives....! La plupart de ces émigrants clandestins étaient de jeunes haïtiens ruraux sans emplois ni travail, pour lesquels le versement de 100 dollars constituait un sacrifice considérable ayant souvent nécessité la vente de nombreux biens.

Au pied du mat on avait amarré 4 énormes touques en bois remplies d'eau douce. Des sacs de maïs pilé, de manioc et de piments constituaient la base de la nourriture que devaient agrémentes plusieurs cabris vivants qu'on avait attachés à l'avant. La cuisine était préparée à l'arrière sur des petits réchauds traditionnels haïtiens alimentés au charbon de bois. Les poulies grincèrent lorsque la grande voile fut hissée, la livarde pointait vers un ciel sans lune. Un souffle léger venant de la terre déhala les trois voiliers qui glissèrent sans bruit, dans l'obscurité de cieux ultramarins, sur des flots nacreux, sous l'oeil niais des falots, tels trois bateaux ivres....!

Rapidement, les boutres abordèrent le "Canal du Vent", le bien nommé, large bras de mer redouté des marins qui sépare les îles d'Hispaniola et de Cuba ! En moins de 30 heures ils aperçurent les côtes cubaines ! Le village devant lequel le capitaine décida de jeter l'ancre pour se protéger du mauvais temps s'appelait Arruco. Les deux autres voiliers, qui avaient réussi à ne pas se perdre de vue durant la traversée, en firent autant !

Une heure plus tard des militaires cubains montaient à bord, posèrent quelques questions avant d'ordonner le débarquement. A pied, on les conduisit, non loin de là, dans une vaste grotte ouverte sur la falaise. Dans l'après midi un camion militaire revint avec des bidons d'eau et de la nourriture. Ils restèrent ainsi trois jours dans la grotte, couchant à même le sol, ravitaillés quotidiennement par le même camion, jusqu'à ce que l'on veuille bien les transférer dans un centre d'accueil pour réfugiés.

A Cuba, depuis longtemps, 281 haïtiens qui débarquent sur une plage, c'est de la routine.... Ils y en a comme ça des milliers tous les ans ... Le circuit est bien rodé et le troisième jour on les invita à monter dans des camions. Après 4 heures de route ils arrivèrent au camp de réfugiés de Maysi, petit port de pèche à l'extrémité orientale de Cuba. Le centre de réfugiés de Maysi est un important ensemble d'une centaine de baraques. Il a été spécialement construit pour accueillir les rescapés des boat people Haïtiens. Chaque baraque est équipée de 20 lits. Des baraquements plus petits et cloisonnés peuvent accueillir des familles. Sa capacité totale est d'environ 1500 lits. Lorsque Edouard et ses compagnons y arrivèrent, il n'y avait déjà pas loin de 300 de leurs compatriotes qui attendaient un départ imminent pour Miami. Comment ? Arsène n'en croyait pas ses oreilles...!

-- "Mais enfin, demanda-t-il plus tard à Edouard, vous attendiez quoi au juste dans ce camp cubain...? "

-- Et bien, le beau temps bien sûr....!"

-- Evidemment ! Suis-je bête, pensa Arsène. Les cubains avaient construit ce centre non pas pour accueillir chez eux les malheureux rescapés de la traversée du "Passage du vent", mais uniquement pour leur permettre d'attendre des conditions météos favorables à la poursuite de leur périple inutile et suicidaire ! C'était incroyable.... ! Cuba organisait au vu et au su du monde entier une escale logistique et technique pour les boat people de la misère haïtienne… Qu'est-ce qu'on n'aurait pas imaginé de faire à Cuba en 1986 pour emmerder Reagan...?

Ils attendirent 6 jours dans ce camp de Maysi que le temps se mette au beau. Pendant 6 jours ils furent traités avec cordialité et sympathie par les militaires cubains qui leurs fournirent des repas, distribués sur des plateaux trois fois par jour. Lorsque Arsène voulut savoir si aucun n'avait songé à rester à Cuba, la réponse fut unanime.

-- "Oh Non ! Pas question ! Là bas tout est bien organisé sans doute. Mais finalement ils sont tout aussi pauvres que nous. Pour te dire, certain d'entre nous attisaient la convoitise des militaires cubains avec nos blue-jeans qu'ils voulaient qu'on leur donne ou les échanger contre des cigares ...! D'ailleurs, ajouta Edouard, il y a autant de candidats à l'exil vers les USA à Cuba qu'en Haïti. Seulement chez eux, s'ils se font prendre en mer par leurs gardes côtes, ce n'est pas un camp de réfugiés qui les attend ! C'est le travail forcé dans les champs de canne à sucre....!"

Le sixième jour donc, on annonça une bonne météo pour les prochaines 48 heures avec un bon vent de Suet. Il était temps de faire ses adieux aux grands frères socialistes ! Ils le firent dans la joie et la bonne humeur et ils embarquèrent à nouveau sur les trois boutres que les cubains avaient pris soin de remorquer jusqu'au port en les réapprovisionnant en eau et en vivres.

Pendant 69 heures, tout alla pour le mieux. Le temps était beau, le vent frais, une bonne brise gonflait les voiles, aucun grain n'avait été signalé et on faisait cap direct sur les récifs de Floride qui ne tarderaient pas à apparaître. On allait réussir ! C'était certain ! D'ailleurs n'avait-on pas tout fait pour être protégé des Dieux...!

Avant le départ, en effet, le capitaine avait été voir le Hongan Milot du village de Bernagousse dont la réputation dans la baie des Cayemites n'était plus à faire. On savait en particulier qu'il possédait des pouvoirs magiques et qu'il communiquait régulièrement avec AGOUE le Dieu Vaudou de la mer et ERZULIE la sirène, sa compagne, esprit des eaux et de l'amour. Le capitaine lui avait commandé une cérémonie particulière. Aux grondements syncopés de trois tambours, durant toute la nuit, il avait invoqué la clémence des "Loas". Deux poules et un cabri avaient été sacrifiés. Le clairin avait coulé à flot dans le gosier du capitaine et des femmes avaient dansé en répétant inlassablement leurs incantations divines. Psalmodiant des litanies magiques, plusieurs avaient été "chevauchées" et possédées par les "esprits" de la mer et du vent. Une vieille femme était entrée en transes et avaient dialogué avec l'au delà. Moyennant quelques dollars de plus, le capitaine avait fini la nuit avec une jolie Hounsi et il était reparti le lendemain, rassuré, emportant une bouteille, une pierre et un mouchoir. La bouteille était vide mais hermétiquement fermée, elle contenait "le bon vent" et devait être ouverte au cas où l'alizé ferait défaut. La pierre était plate et blanche, elle devait éloigner les orages et les grains, il fallait la jeter à la mer si une tempête menaçait. Enfin le mouchoir était rouge, il fallait le monter en tête de mat à l'approche des côtes américaines, ce qui aurait pour effet de rendre invisible le voilier et ses occupants aux regards des gardes cotes yankees. C'était sûr ! Ils ne pouvaient que réussir ! Puisque Agoue et Erzulie étaient avec eux !

Hélas ! C'était compter sans la puissance et la vigilance des radars, sonars et autres mystères électroniques de la magie blanche américaine....! Ces gens là n'ont aucun respect pour les divinités haïtiennes… Et nos 281 haïtiens qui se croyaient invisibles sur leurs 3 boutres toutes voiles dehors au large de Miami le découvrirent, de la façon la plus brutale et désolante qui soit, lorsqu'ils virent s'approcher l'énorme silhouette blanche du navire de surveillance des Coast Guards américains: le MV HAMILTON 902.

Les formalités furent vite réglées: les apparences ne trompaient personne et là encore pour les américains, tout comme hier pour les Cubains, c'était de la routine....! Faire monter tout le monde sur leur bateau, distribuer nourriture, boissons, cigarettes et couvertures. Descendre arroser les voiliers vides de quelques gallons d'essence, y mettre le feu et attendre qu'il n'en reste aucune trace sur l'océan… Il ne restait plus qu'à mettre le cap sur Haïti. Le tout ne prit guère plus de deux heures…

Sur le MV HAMILTON 902 cependant, les Haïtiens faisaient leurs comptes. Le capitaine avait perdu son voilier, les passagers avaient perdu 100 dollars chacun et tout le monde ses illusions ! Dans trois jours ils seront de retour à Port au Prince… Un drôle de nom pour la capitale d'un des pays les plus misérables et des moins "princiers" du monde…!

HAÏTI ! Haïti chérie ! La perle des Antilles ! En regardant l'immensité monotone de l'océan, sur le pont du garde côte américain, les rescapés de cette piteuse expédition songeaient à leur pays vers lequel, inexorablement le navire se rapprochait.

HAÏTI ! "Es una maravilla ! C'est une merveille !" s'était exclamé en espagnol et en lui-même Christophe Colomb (le bien nommé) en découvrant l'île le 5 décembre 1492. Ce jour là, le jour où les amérindiens découvrirent Christophe Colomb, on n'est pas près de l'oublier de ce coté ci de l'atlantique. "Es una maravilla" s'était donc exclamé le grand navigateur en débarquant la première fois en Haïti qu'il prenait pour l'Amérique… ! Presque 5 siècles plus tard, sur le MV Hamilton 902, aucun des natifs qu'on y ramenait de force, la mort dans l'âme, ne partageait plus l'avis du Colomb !

Les militaires et l'équipage américains avaient pourtant tout fait pour rendre agréable le court séjour de leurs passagers a bord. Pendant trois jours ils eurent un accueil des plus chaleureux, des plus généreux. Tous les témoignages s'accordent sur ce point. Il y eu même quelques marins noirs américains avec des larmes aux yeux lorsqu'ils virent débarquer leurs frères Haïtiens à Port au Prince. Sans doute, n'oubliaient-ils pas qu'ils avaient des ancêtres communs, tous descendants d'esclaves africains déportés par millions vers le nouveau Monde pendant des siècles.... Etrange destin que celui de ces peuples à jamais déracinées…!

A Port au Prince, il y avait beaucoup de monde pour les accueillir. La police haïtienne, la Croix Rouge, le consul des Etats Unis, des journalistes, la télévision… Aussitôt débarqués, ils furent conduits dans les locaux de la Croix Rouge où l'on remis à chacun 15 dollars "pour regagner ton foyer et reprendre espoir" leur fut-il dit ! Edouard pour sa part, toujours en short, nu pied et sans chemise, s'acheta un tee-shirt à 2 dollars, une paire le savates pour 3 dollars et donna 4 dollars au bateau qui le ramena à Pestel. Lorsqu'il débarqua sur le quai de Pestel où sa famille et ses amis l'accueillir avec effusion, il n'avait plus que 6 dollars en poche. Dans la tête il avait la ferme intention de se débrouiller pour en obtenir suffisamment d'autres pour tenter de repartir de nouveau, sur un autre boat people…

Il vit tout de suite que Arsène et son voilier était de retour dans le lagon. Il avait ramené un Samuel ravi. Les deux frères échangèrent joyeusement leurs souvenirs et impressions de voyage. L'un était enthousiaste, l'autre était amer ! Édouard alla voir Arsène.

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