Accéder au contenu principal

Le processus de zombification en Haïti

 Le processus de zombification en Haïti                                   

  Par Frantz Alix Lubin

Une ichtyosarcotoxine, plus précisément la tétrodotoxine dans le contexte haïtien, partage avec d'autres substances psychoactives le pouvoir de la zombification. La tétrodotoxine est une toxine que l'on trouve dans des espèces bien particulières de poissons. Mais, le foie et les ovaires de l'animal sont les organes qui renferment la plus forte densité de cette toxine. Ils représentent les 90% de sa concentration dans le poisson hôte.


Ce poisson, dans la région des Cayes, les pêcheurs l'appellent « crapaud de mer ». Celui-ci est en réalité le Tétrodon du genre tétraodontidé. Il ne dispose pas de cuirasse, sa peau n'est pas écailleuse, mais bordée de plaques osseuses, souvent piquées d'épines. Son intestin comporte de nombreux sacs qu'il peut remplir d'eau ou d'air et qui lui permet de se gonfler démesurément comme un gros ballon. Si son milieu naturel est relativement bien connu, on ignore à cette date l'élément de sa chaine alimentaire qu'il synthétise sous la forme de la tétrodotoxine. Les ichtyologistes sont perplexes quant à l'utilisation dont font les poissons-globes de leur dangereux poison. Ils sont presque surs qu'ils ne s'en servent pas pour se défendre. Selon le professeur Tamao Noguchi de l'Université de Nagasaki, après un certain temps passé en aquarium, la chair du tétrodon perd sa toxicité.


La fabrication de la poudre à zombie se fait avec beaucoup de soins. Après l'éviscération de l'animal, on fait sécher les organes clés, puis on les pulvérise par broyage au mortier en une poudre fine. Le « bòkò » se protège de l'inhalation ou de l'ingestion accidentelle des particules en se masquant le nez et la bouche durant l'opération. Cependant, pour s'assurer du secret de la fabrication de la fameuse substance, le « bòkò » fait du détournement d'attention par ajout d'autres intrants insolites comme par exemple de la poudre d'os humain.

Pour « tuer » la victime, on saupoudre sa nourriture de tétrodotoxine, parfois avec la complicité d'un domestique de sa propre résidence. Une fois cette nourriture ingérée, au bout de quelques heures, la victime entre dans un profond coma, son corps se paralyse et les extrémités de ses membres deviennent froides, les battements de son cœur ne sont plus directement perceptibles. Pris de panique, les membres de son entourage placent en sécurité les objets précieux de la maison, recouvrent le corps inanimé d'un drap blanc et poussent le fameux « rèl » pour informer le voisinage du décès de la personne.

Rapidement les formalités pour son inhumation sont réglées, et dans moins de 24 heures ce seront les funérailles. Pour accélérer les démarches relatives aux obsèques, un complice du « bòkò » répand à proximité de la maison du « défunt » un liquide à l'odeur putride pour faire croire que le « mort » commence à putréfier et qu'il faut agir très vite. Ce liquide putride provient carrément d'un vrai trépassé enterré depuis plus d'une semaine.

La nuit qui suit les funérailles du zombie en sursis, le « bòkò » et son équipe exhument le corps, le réveillent et l'affaiblissent par de violents coups. Ensuite, ils le drapent dans un linceul blanc, après lui avoir soigneusement menotté les poignets et ligoté les pouces.

Si la tétrodotoxine est utilisée pour provoquer l'état de mort apparente de la victime, des alcaloïdes, extraits du Datura stramonium, sont utilisés pour provoquer l'effacement de sa personnalité, et naturellement sa soumission à des tiers. Le Datura est connu pour être le plus toxique des solanacées. De puissants alcaloïdes comme la hyoscamine, la scopolamine, l'atropine sont contenues en quantité extraordinaire dans le Datura. Ingurgités, ces alcaloïdes provoquent les symptômes suivants : perte de repères spatio-temporels, amnésie, hallucinations cauchemardesques visuelles et auditives. La victime du Datura ne reconnait plus ses proches et semble vouloir toujours attraper des objets imaginaires. Enfin, ses pupilles sont dilatées et n'arrivent plus à se contracter à la lumière. Certaines scènes du film de Wes Craven ont montré avec un réalisme poignant les effets dévastateurs de l'usage du Datura.

Durant le trajet qui le conduira à une case aux zombies, le revenant sera contraint d'ingurgiter des doses spécifiques d'infusions du Datura qu'on appelle communément en Haïti « concombre zombie ». Il arrive cependant, qu'une surdose du breuvage tue pour de bon le zombie. Pourtant, les alcaloïdes du Datura ne sont pas tous létaux à la même dose. Ils sont répartis de manière aléatoire dans les diverses parties de la plante. La hyoscamine et la scopolamine sont fortement concentrées dans ses tiges, tandis que l'atropine est surtout présente dans ses graines. Aussi, certaines infusions sont faites avec les tiges tandis que d'autres sont faites avec les racines, les graines ou même les feuilles du Datura. La moindre négligence dans la préparation des breuvages peut causer la mort réelle du zombie.

Ce sont ces substances psychoactives, dans le contexte haïtien, qui sont responsables du processus de zombification.

La soumission chimique, maillon faible de la justice haïtienne

Il ne fait aucun doute que l'appui apporté, depuis l'été 2004, par la Mission des Nations-unies à la Police Nationale d'Haïti a joué un rôle de premier plan dans la lutte de celle-ci, relativement efficace selon les statistiques comparatives échelonnées sur plusieurs périodes, contre la criminalité urbaine. Après quelques instants d'hésitation, les tribunaux affichent eux aussi leur dureté face aux criminels. L'étau se resserre peu à peu autour des malfaiteurs ordinaires. Des affaires qui traînaient en longueur finissent par être éclaircies. Les enquêtes sont conclues, et des suspects sont appréhendés et jugés.

Mais, les affaires traitées dans l'enceinte des tribunaux n'ont nullement été entourées de mystère. Mystère entendu au sens métaphysique du terme notamment. (Les crimes les plus courants en Haïti, en dehors des vols, cambriolages et le kidnapping sont des meurtres par armes à feu, armes blanches, objets contondants, autodafé, strangulation ou empoisonnement classique). Le paysan en tant qu'acteur social n'est pas moins compétent que le citadin, il sait mesurer les risques encourus par un criminel dont l'arme du crime est facilement reconnaissable. Alfred Métraux, fin connaisseur du paysan haïtien, n'a-t-il pas affirmé que celui-ci raconte à qui veut l'entendre: « que mieux vaut envoûter quelqu'un que le poignarder. » Or, pour le commun des mortels, la zombification est bel et bien un phénomène surnaturel. Les phénomènes qualifiés comme tels se manifestent bien évidemment en milieu rural que dans les villes et ce, dans tous les pays du monde. Et puisque aucune mesure de nature institutionnelle ne saurait corriger les désastres engendrés par des forces occultes, les législateurs et les gouvernants d'Haïti, dans leur refus d'émanciper les masses paysannes tout au long de son histoire, profitent pleinement de ce postulat pour feindre d'ignorer le problème des zombies.

Récemment une brigade de police scientifique a été créée non sans de notables malformations congénitales. Ses carences aiguës et chroniques en médecins légistes, de techniciens de laboratoire d'un niveau comparable à celui de leurs collègues occidentaux, et de matériel analytique de pointe traduisent aujourd'hui encore l'impossibilité pour la justice haïtienne de s'attaquer avec efficacité aux crimes par soumission chimique. La faiblesse structurelle de la police haïtienne combinée au manque de confiance manifesté par tous à l'endroit du système judiciaire justifie certainement le retour en force de la pratique de la zombification tant dans les campagnes que dans les villes ruralisées par les flux migratoires et le déclin institutionnel.

Les principaux symptômes de l'intoxication par tétrodotoxine

Dans leur étude des pathologies du système nerveux central et périphérique S. Sally et R. Garnier de l'Hôpital Fernand Widal à Paris ont formellement démontré que l'exposition du système nerveux humain à la tétrodotoxine, xénobiotique psychoactive, provoque chez la victime, de manière évidente, la manifestation de nombreux signes susceptibles d'induire le diagnostic de mort apparente. Les observations faites au Fernand Widal ont permis de répertorier les signes suivants : paresthésies, paralysie, distorsions sensorielles et bradycardies. Mais les études japonaises ajoutent à cette panoplie : le blocage du système respiratoire ou plus précisément une apnée de longue durée due à la bradycardie, le coma et la raideur cutanée. La tétrodotoxine inhibe à la fois les neurones sensitifs et effecteurs.

Les effets de l'intoxication par tétrodotoxine sont à la fois morbides et spectaculaires. L'état de mort apparente est surtout causé par le coma, la raideur cutanée et l'hypothermie. Le coma est un état d'inconscience au cours duquel un malade ne répond plus aux stimuli extérieurs. Dans les comas très profonds, la respiration naturelle ne se fait plus.

D'une manière générale, la paresthésie est un trouble de la sensibilité. Dans le cas d'espèce qui nous préoccupe, elle s'observe tout autour de la bouche et à l'extrémité des doigts et des orteils. Sous l'effet de la tétrodotoxine, la peau, le plus vaste organe du corps humain, parcourue par des terminaisons nerveuses, perd son élasticité, sa sensibilité et se raidit. Son raidissement se transmet à l'ensemble du corps, plus particulièrement aux membres supérieurs qu'elle recouvre et qui se contractent. La contraction des ramifications du nerf facial empêche aux lèvres de se mouvoir et les fige dans un rictus qui évoque le masque mortuaire. Le ralentissement excessif du flux sanguin inhérent à la raideur cutanée entraine une réaction hypothermique du tissu épithélial. Le corps de la victime se glace. C'est la paralysie générale.

Le cœur bat normalement à une fréquence comprise entre 60 et 100 battements par minute. On parle de bradycardie quand le nombre de contractions cardiaques est inférieur à 50-60 par minute. Une bradycardie peut être aussi bien physiologique que pathologique. Au cours de la journée, il y a de grandes variations de la fréquence cardiaque. La fréquence la plus basse étant présente au cours du sommeil. La détection d'une bradycardie ne se fait que par électrocardiogramme. Celle-ci peut être due à une dysfonction intrinsèque du nœud sinusal, du système de conduction ou à des facteurs extérieurs. La bradycardie renforce la dyspnée que l'on observe généralement chez la victime de la tétrodotoxine. De l'avis du docteur Dresse F. Seydtaghia, parmi les causes extrinsèques de bradycardie, les atteintes neurologiques sont indexées.

Il est clair que l'observation simultanée de tous ces symptômes chez un même patient conduit inévitablement à déclarer sa mort clinique. Seule l'utilisation d'un matériel analytique de pointe peut prouver le contraire.

Dans les cas suspects où l'observation directe ne permet pas de conclure à la mort clinique du patient, l'utilisation de l'électrocardiogramme doit être requise pour éviter d'envoyer à la morgue un être vivant. Seule un électrocardiogramme peut confirmer ou infirmer une bradycardie.

Par contre, la prise en charge de celui qui a ingurgité les alcaloïdes extraits du Datura stramonium nécessite l'utilisation de l'électro-encéphalogramme. Celui-ci est utilisé en neurologie pour établir certains diagnostics mais aussi en neurosciences cognitives afin de mieux connaître le cerveau. Un tracé EEG permet en effet d'identifier ou de caractériser des états psychologiques en neurosciences fondamentales, ou des états pathologiques en neurologie. Il permet aussi d'étudier les troubles du sommeil et les troubles de la conscience et de la vigilance tels : coma, volonté.

Conclusion 

La complexité de la zombification permet facilement de comprendre qu'il y a beaucoup moins de zombies que ce qu'on y pense généralement. Il y aurait beaucoup moins de mort subite si les haïtiens disposaient d'une meilleure couverture sanitaire, et surtout s'ils se faisaient ausculter plus souvent. Et justement, ce sont les cas de mort subite qui deviennent surtout suspects. Mais, seul un très petit nombre de ces cas peuvent correspondre à la zombification.

Par ailleurs, en ce qui a trait aux zombies, beaucoup d'erreurs de jugements viennent du fait que les haïtiens ne sont pas très physionomistes. Aux lendemains des funérailles de quelqu'un ayant rendu l'âme de façon subite, il y aura toujours un quidam pour affirmer avec force de détails avoir vu le mort dans une camionnette en partance pour tel ou tel endroit connu pour être un bastion de sociétés secrètes actives. Les Barradères, par exemple pour le Sud et les Nippes. Dans plus de 99% des cas, il y a erreur sur la personne, même quand l'observateur est de bonne foi.

Comme nous l'avons méticuleusement démontré, la tétrodotoxine seule ne provoque pas la zombification. Ce processus se réalise en deux temps. Dans un premier temps, le ou les criminels font absorber à la victime une ichtyosarcotoxine et, dans un second temps, de puissants alcaloïdes. Le pouvoir de la tétrodotoxine est connu dans d'autres contrées, de même que celui du Datura. Mais leur association dans un seul et même but est spécifique à la panoplie criminelle haïtienne.

L'Université a son rôle à jouer en tant que productrice de savoirs scientifiques dans la lutte contre la zombification. Les médecins haïtiens doivent techniquement et psychologiquement être prêts à intervenir sur les patients qui présentent des symptômes liés à l'intoxication par substances psychoactives. Il est absurde que les différentes écoles de médecine et de pharmacie du pays ne disposent pas d'une chaire de neurotoxicologie.

Par ailleurs, différents instituts de recherches scientifiques d'Europe et d'Amérique reconnaissent, en dépit de la faiblesse de la couverture forestière d'Haïti, que la biodiversité de ce pays est l'une des plus exceptionnelles au monde. Le Centre National de la Recherche Scientifique français, les universités de Strasbourg et de Floride, et le groupe caribéen TRAMIL tentent périodiquement depuis de très nombreuses années de dresser un inventaire exhaustif des ressources végétales et animales du pays. Certains agronomes et herboristes haïtiens, parfois à compte d'auteur, se sont mis également de la partie. Mais, ces études semblent exonérer les institutions nationales de leur responsabilité de contribuer à la connaissance et la sauvegarde du patrimoine naturel haïtien. Des révélations faites par des universitaires étrangers autour de la grande disponibilité de tout un éventail de toxines d'une rare violence dans le pays auraient dû inciter le gouvernement haïtien à créer un institut de toxicologie. Il y a seulement deux ans, des chercheurs de l'Université de Floride ont compris que l'unique mammifère venimeux du Monde est endémique à Haïti. Il s'agit du Solenodon Paradoxus, communément appelé « nen long » observable dans le parc Macaya. Mais, nul ne sait la place qu'occupe l'utilisation de son venin dans l'ethno-savoir haïtien. Il se pourrait que son utilisation endogène précède de très loin sa découverte par les occidentaux. Les paysans haïtiens ont une connaissance très fine des plantes et herbes du terroir. Mais, c'est aux universités haïtiennes qu'il revient d'abord de dresser l'inventaire des produits actifs contenus dans les centaines d'espèces végétales dont regorge le pays.

De plus, il convient de donner à la brigade de la police scientifique les moyens d'être présente et efficace dans tout le pays, et de mettre en place un service de renseignements moderne pour contrecarrer les menées criminelles des sociétés secrètes. Elles font partie de notre réalité. L'anthropologue italien Mario Brolesco a rencontré certains de leurs membres durant son passage en Haïti au début du 20e siècle. Ces organisations criminelles ont essaimé depuis des siècles dans tout le pays. Ces substituts de fait du pouvoir judiciaire républicain sont organisés à la manière des structures paramilitaires. Elles utilisaient des franchises ou des passe-droits aux timbres des Forces Armées d'Haïti au temps de l'enquête de Brolesco. Leur mode opératoire est inspiré des pratiques militaires ayant cours dans le pays. Ce sont ces organisations criminelles qu'il convient de démanteler. Il est clair que certains employés des pompes funèbres deviennent par cupidité ou par instinct de conservation les complices des sociétés secrètes. Ils sont souvent accusés d'achever de faire « mourir » des zombies en sursis dans les morgues. Des parents de défunt se plaignent parfois avec force de conviction avoir confié un cadavre en « bon état » aux pompes funèbres et le jour de funérailles, à leur grand étonnement, ils constatent que le visage de leur mort est tuméfié, cabossé. En règle générale aucune information judiciaire n'est ouverte sur la question. Par peur de représailles ou par ignorance, les autorités judiciaires accordent peu de foi aux plaintes des parents des victimes qui, assez souvent, pour assouvir leur soif de justice ou pour se protéger d'un éventuel envoutement s'en remettent par défaut à Dieu à travers une conversion calculée au protestantisme.

Ce serait une erreur pour les pouvoirs publics que d'abandonner ce terrain aux églises. Elles retourneront la situation en leur faveur sans pour autant combattre le mal. Elles n'en ont pas les moyens. La pérennisation du mythe du sorcier qui manipule des forces occultes pour faire du mal aux innocentes personnes leur convient parfaitement. Aux forces négatives, les églises traditionnelles opposeront les forces positives dont elles prétendent être le médium.

Frantz Alix Lubin

Anthropologue

frantzix@yahoo.fr

Source: lenouvelliste.com/article.php?PubID=1&ArticleID=99125&PubDate=2011-11-13


Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Vidéo: Pestel: une espèce étrange découverte

 La population de Pestel a découvert, ce 7  mars, dans le fond une espèce d’animal qui leur paraît étrange. Il s’agit d’une espèce rare voire endémique. Selon une source contactée, elle serait atterrie dans la rade en suivant la trajectoire d’un voilier.  Voir vidéo 

Un jeune pressenti comme candidat à la députation

Un nouveau candidat à la députation en lice  Cette semaine, à la surprise générale, un nouveau visage fait soudainement son irruption sur la scène politique et s’apprête à se lancer officiellement dans les prochaines compétitions électorales.   Le jeune entrepreneur et ingénieur Francky Mesmin se dit prêt à se présenter candidat à la députation dans la prochaine compétition électorale pour la circonscription de Pestel.    Le jeune candidat multiplie déjà ses contacts et ses relations sur le terrain afin de rassembler le plus de gens autour de sa candidature.  Francky se dit engagé pour rehausser l’éclat de la commune. 

Décès du Dr Sénèque Philippe

Décès du Dr Sénèque Philippe  Le directeur médical du centre de santé de Pestel, Dr Sénèque Philippe, est décédé ce mercredi 23 mars, des suites d’un cancer. La nouvelle du décès du médecin a été confirmée par ses proches.  Pestel connexion blog présente ses condoléances aux familles Philippe et Belance.