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« Société civile », à quand la fin de l’imposture ?

« Société civile », à quand la fin de l’imposture ?



De ROUSSEAU à TOCQUEVILLE, en passant par HEGEL, pour ne citer que ceux-là parmi les concepteurs de la démocratie et de l’État moderne, la « société civile », comme son nom l’indique, opère en dehors du champ politique à proprement parler alors que la société politique, qui vise l’intérêt général, se positionne ouvertement pour la conquête du pouvoir politique et la gestion de la chose publique. Le terme « société civile » désigne généralement « l'ensemble des associations à caractère non gouvernemental qui agissent comme groupes de pression pour influencer les politiques gouvernementales. Il s'agit donc de l'auto-organisation de la société, en dehors ou parallèlement au cadre institutionnel politique ».


À la lumière de cette définition, il me semble évident que, quelle que soit la noblesse de la cause qu’il prétend défendre, lorsqu’un groupe d’individus entre dans l’arène politique avec pour objectif la prise du pouvoir, il devient autre chose que « société civile » au sens des philosophes précités. À plus forte raison, lorsqu’un groupe social prend la liberté d’organiser des élections visant à élire un président et un Premier ministre avec l’ambition de l’imposer au reste de la nation, il ne peut plus se réclamer de la société civile et doit par conséquent trouver le courage d’assumer publiquement son vrai nom s’il ne s’agit pas d’une imposture délibérée. 


Un phénomène bizarre mérite toute l’attention des analystes politiques. La « société civile » à l’haïtienne insiste et persiste à se définir apolitique, incolore et inodore alors qu’elle est en réalité aux commandes à tous les niveaux de la vie publique depuis au moins 1990, sans pour autant le reconnaitre. Et c’est justement ce que nous nous proposons de démontrer à travers cet article.

A défaut d’un Conseil électoral permanent, des membres de la société civile sont régulièrement choisis pour former les Conseils électoraux provisoires que l’on s’empresse naïvement de créditer d’impartialité du fait de la provenance de ses membres. Tous les Conseils électoraux que nous avons connus à ce jour ont été décriés. La société civile ne porte jamais la responsabilité des élections truquées alors que c’est elle qui désigne en amont les membres du Conseil. Ce sont alors les politiques qui sont livrés à la vindicte populaire à chaque épisode.


Un autre phénomène observé ces dernières années est important à mettre en lumière également. À chaque élection, à chaque carrefour historique, la société civile propulse un outsider à la place de ce que je pourrais appeler un professionnel de la politique. J’entends par là un dirigeant provenant d’un parti structuré ayant une vision de la chose publique et  qui a l’obligation d’assurer la préparation de ses candidats à la gestion de celle-ci. Si l’on excepte les coups d’État militaires et la très courte parenthèse MANIGAT, de 1986 à nos jours, tous ceux qui ont dirigé Haïti sont issus directement de la société civile. Ils n’ont jamais été même affiliés à un parti politique préalablement. C’est ainsi qu’on a vu Jean-Bertrand ARISTIDE, prêtre, se faire élire en 1990 face à Marc BAZIN, homme d’État de carrière, alors que le premier est entré dans l’arène politique quelques mois plus tôt, juste le temps nécessaire pour faire campagne. Même scénario en 2011 où l’intellectuelle et femme politique de renom Mirlande MANIGAT se voit évincée par Michel Joseph MARTELLY, simple chanteur ayant battu le record de vulgarité sur scène. Et enfin en 2016, Jovenel MOÏSE, entrepreneur de province, ancien président de la Chambre de commerce du Nord-Ouest, appartenant donc à la société civile, arrivera au pouvoir sans aucune expérience préalable dans les affaires publiques. Le schéma est constant : chacun d’eux, pour n’avoir justement jamais été formé par un parti, une fois arrivé au pouvoir, s’empresse de casser les plateformes improvisées qui leur ont servi de tremplin et crée de nouvelles structures politiques éphémères au lieu de renforcer un parti existant. Loin de participer à leur renforcement, ladite « société civile » haïtienne participe, à sa manière, à la déstructuration et à la désincarnation de la vie politique, des partis et des institutions publiques, ô combien nécessaires à notre processus de démocratisation du pays, alors qu’on attend d’elle de se montrer responsable, vigilante et surtout citoyenne.


Il y va de même pour le pouvoir législatif. Les statistiques ont montré que très peu d’élus ont reçu une formation politique avant d’arriver au Parlement. Là encore, ce sont des membres de la société civile, donc étrangers aux affaires de l’État et aux principes élémentaires de la vie publique, qui se ruent aux élections avec en aval les résultats que l’on connait. Un candidat qui n’a jamais été encadré par un parti est un électron libre dont personne ne peut entraver les ambitions une fois son objectif personnel atteint.


Un parti politique, s’il ne donne pas de résultats escomptés après avoir assumé le pouvoir, est  condamné à perdre les élections, voire à disparaitre sur le long terme, tandis que la « société civile », telle qu’elle est conçue en Haïti, profite du pouvoir à l’infini sans devoir assumer les conséquences de sa mauvaise gestion. Au contraire, elle tient un discours antiparti digne des plus grandes traditions antidémocratiques et répudie la classe politique proprement dite. Elle accuse le Parlement de ne pas voter assez de lois alors que c’est notamment son rôle d’en suggérer aux élus. Dans tous les cas, la responsabilité en revient toujours aux « politiciens ».


La « société civile » à l’haïtienne est un redoutable acteur de l’ombre. Comme une couleuvre, elle se faufile partout et change de peau aussi souvent que nécessaire. A chaque crise, elle invente des pseudo-institutions du type « conseil des sages » ou encore « conseil national de transition » qui ne figurent nulle part dans les lois de la république. À la moindre occasion elle vient pondre des accords politiques. Entendez par là un arrangement entre copains de la capitale, arrangement qui se pose comme une constitution temporaire mettant en veilleuse techniquement celle en vigueur. En cas de non-respect, aucun recours juridique n’est envisageable. C’est le crime politique parfait ! Le pays a connu au moins une dizaine d’accords depuis 1992. La « société civile » fait également preuve d’une grande capacité à faire rêver. À cet égard, il faut le reconnaître, elle surpasse les politiciens. Chaque transition amène son lot de promesses d’un lendemain meilleur pour Haïti. Quand ce n’est pas un « nouveau contrat social » ou « chanje Leta », c’est une « nouvelle constitution » !


Après avoir détruit les maigres efforts de structuration de la compétition politique, nous en avons fait la démonstration plus haut, il semble que ladite « société civile » se lance dans le recyclage. Elle récupère en effet en son sein des hommes politiques mais ne renonce pas pour autant à sa prestigieuse étiquette. Pour cette période, on peut citer Fritz Alphonse JEAN, Steven BENOIT ou encore Edgard LEBLANC fils. Le premier peut se vendre dans l’opinion comme une victime des parlementaires de la cinquantième qui n’auraient pas fait preuve de bon goût en ne lui accordant pas un vote favorable pour devenir Premier ministre. Le deuxième, ancien député tonitruant de Pétion-Ville, peut, lui aussi, se vendre comme un rescapé de l’enfer du Parlement qui a fait naufrage ; en fait, il a surtout été boudé par l’électorat quand il s’est porté candidat à la présidence. Et enfin E. LEBLANC, ancien parlementaire respectable, peut lui aussi passer pour une victime des « affreux politiciens » de la 50e législature qui lui ont nié un vote favorable au profit de Jocelerme PRIVERT qui est passé de sénateur à président de la République en quelques heures grâce au vote « irresponsable » des élus du peuple. Ce n’est pas un mauvais calcul car en politique, les Haïtiens adorent voler au secours des « victimes ».


Quant au peuple, sa capacité à faire des choix judicieux pour son propre avenir est constamment remise en question par cette même « société civile ». C’est pourquoi elle suggère aujourd’hui de bloquer la machine électorale et, du même coup, le « maudit » suffrage universel direct, temporairement à défaut de pouvoir le faire de manière définitive, juste le temps nécessaire d’ « arranger » le pays moyennant une « transition de rupture ».  Après, si elle n’a pas le choix, le peuple et les politiciens recouvreront leurs droits. On croisera alors les doigts pour que ceux-ci ne recommencent pas à dévier, sous peine d’une énième « transition de rupture » pour « remettre de l’ordre ». Dans sa conception de cette « démocratie » qu’elle prétend défendre, il n’y a ni élections, ni élus, ni légitimité, ni même légalité, sinon dans un futur toujours éloigné. La société civile est intouchable, non justiciable et jouit par conséquent de l’impunité la plus parfaite. Cette masse gélatineuse, acéphale et sans contours précis, s’autolégitimant dans des discours d’autosatisfaction, est l’équivalent local de la communauté internationale.


Rolphe PAPILLON

Député de Corail à la 50e législature

rolphepapillon@hotmail.com



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